Il ne suffit pas simplement de faire une visite guidée d’une exposition pour parler de médiation culturelle, sinon l’on confondrait le guide avec le médiateur culturel. La médiation est ici facilitation, rencontre, création, co-construction du sens et appropriation collective de l’art.
Par Ismail Nsangou
Dans le contexte de l’art contemporain au Cameroun, l’observation autour des expositions est claire, avec des expositions en cours mais inexistantes, des expositions ouvertes mais créant des fossés avec les communautés, et surtout des expositions qui ne vivent que des visites guidées. L’exposition comme dispositif de l’art y assume alors principalement une fonction explicative. Après le vernissage, moment de rencontre entre le public généralement élitiste, artiste et commissaire, les activités principales restantes sont les visites guidées, des talk qui n’offrent pas suffisamment d’espace à tous les publics. Ces deux moments ne sont pas négligeables, mais ils n’ouvrent pas généralement les portes aux publics non-initiés dans l’art, bien qu’il y’ait des structures qui se démarquent en proposant autres choses.
Ici, la visite consiste principalement à transmettre des informations historiques ou artistiques, tandis que le talk devient un moment d’échange entre professionnels et amateurs d’art. Les deux formats se présentent sous une forme frontale où les parties prenantes ne sont pas immergées dans une véritable expérience participative.
Un autre constat alarmant réside dans la barrière créée par certaines structures artistiques et culturelles. Celles-ci entretiennent parfois une forme de mystère autour des expositions ; les visites sont sur réservation, les accès sont limités selon les types de publics, créant ainsi une distance avec les communautés.
Pour une médiation culturelle au-delà de la visite guidée
Une proposition visant à déconstruire la pensée autour de la médiation apparaît nécessaire. Il s’agit d’une volonté de démanteler certaines manières de produire et de transmettre le savoir. Cette proposition engage principalement trois axes : les visites guidées interactives, les jeux ludiques et les ateliers créatifs d’expression.
Dans ce cadre, la médiation culturelle se situe entre pédagogie et participation. Elle pourrait devenir un espace facilitant la rencontre, la compréhension, la création et la co-construction de sens autour des œuvres, des artistes et du public en brisant l’académisme des visites guidées. Achille Mbembe l’a dit dans son ouvrage Sortir de la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée paru en 2013 « la décolonisation est, par définition, un acte de déclosion. Elle ouvre ce qui était fermé. Elle permet la circulation, la rencontre et la réciprocité ». Pour Mbembe, comme il l’a dit dans cet essai « L’idée de déclosion inclut celle d’éclosion, de surgissement, d’avènement de quelque chose de nouveau, d’épanouissement. Déclore, c’est donc lever les clôtures de telle manière que puisse émerger et s’épanouir ce qui était enfermé… ». Ces propos attirent le regard et la pensée vers une médiation réfléchie comme ouverture, circulation des savoirs et engagement collectif.
L’idée de la visite guidée interactive consiste à privilégier l’échange plutôt qu’un commentaire magistral. Ce format encourage les participants à observer, décrire et interpréter les œuvres à partir de leurs propres références. Les jeux pédagogiques introduisent une approche ludique favorisant l’apprentissage par l’expérience : le jeu devient alors un outil d’analyse visuelle et narrative. L’atelier créatif d’expression permet aux enfants de traduire leurs perceptions en productions plastiques, transformant la réception de l’œuvre en acte de création. C’est à ce moment que l’enfant représente son imaginaire.
Cas pratique 1: Exposition Il était une fois la naissance du Staat Kamerun 1884-1914 au Musée Natrional
D’octobre 2024 à avril 2025, l’Association doual’art et le Goethe-Institut Kamerun, en collaboration avec le Musée National du Cameroun, ont présenté une exposition autour de l’histoire du Cameroun. Cette exposition présentée au Musée National mettait en dialogue les faits historiques, les artéfacts spoliés durant la colonisation, les archives et les œuvres d’art contemporain.
L’objectif de l’exposition Il était une fois la naissance du Staat Kamerun 1884-1914 était de faire découvrir et redécouvrir l’histoire coloniale allemande au Cameroun et de participer à la reconnexion des Camerounais à partir de ce repère historique, sous le prisme de l’art contemporain.
Pour faire vivre l’exposition, la nourrir et la prolonger dans la mémoire des populations, quinze médiateurs culturels ont été sélectionnés par appel à candidature. Après une formation intense donnant les clés et les objectifs de la médiation, plusieurs formats ont été proposés, mêlant pédagogie et participation.
À travers le concept Visite Découverte, enfants, jeunes, hommes et femmes ont bénéficié de l’exposition. Les établissements scolaires, universitaires et les associations ont participé aux activités de médiation grâce aux structures organisatrices qui sont allées vers eux ; une démarche rare dans l’art contemporain au Cameroun, précisément pour des structures culturelles et artistiques.
Des formats d’activités ludiques ont ainsi été conçus, notamment un jeu d’exploration intitulé « La condition des travailleurs dans les plantations de banane », visant à mettre les élèves en situation afin de comprendre des thématiques telles que l’exploitation du corps et de la terre. 110 élèves du Faith Comprehensive high School Obili et 15 élèves du Collège Jean Tabi, tous à Yaoundé ont participé à ce jeu le 10 février 2025, en arborant des vêtements reflétant ceux des travailleurs et contrôleurs coloniaux dans le champ d’exploitation. Les médiatrices à l’honneur étaient Prescilia Tchingi et Lisette Nange.


Représentation des travailleurs et des controleurs coloniaux dans une plantation de banane.
Crédit photo : Boris Olémé-Pi Infini pour Staat Kamerun 1884-1914, 10 février 2025
Un jeu d’énigmes basé sur les faits historiques invitait les jeunes à parcourir l’exposition à travers les histoires cachées derrière chaque voile de texte. Il est articulé de tel sorte que les visiteurs puissent refaire la visite en se rappelant de tout. Les jeunes doivent lire les énigmes, ensemble lever le voile sur chaque texte, qui en réalité cachent la quintessence de l’exposition. Il est donc question de se rappeler de tout ce qui a été dit et vu dans l’exposition et faire travailler la mémoire du groupe. 68 jeunes ont participé à ce jeu le 11 janvier 2025 au Musée National, Yaoundé avec les médiateurs Ismail Nsangou et Nassir Mamoudou qui sont d’ailleurs les concepteurs.
Ces formats ont permis aux élèves et jeunes participants de s’approprier cette histoire comme un héritage historique commun.
Un atelier créatif d’expression, dessin et peinture a également été mis en place par Ismail Nsangou et Nassir Mamoudou. L’objectif était de permettre aux participants de représenter ce qu’ils avaient vu, entendu et compris de l’histoire coloniale exposée. La majorité des enfants et jeunes ont représenté des scènes liées à la résistance, à la justice et à l’injustice, ainsi que les artéfacts observés, parfois replacés dans leurs espaces culturels ou dans leur état de spoliation. Les mêmes 68 jeunes précédents ont participé à cet atelier créatif, le même jour. Les représentations créatives se sont résumées en : les artéfacts représentés ; les faits historiques suivi tel que la liberté, la domination ; l’emblème du Kamerun, la ségrégation ; la résistance et l’armée.


A gauche le masque Nyati spoliée durant la colonisation allemande, à droite la représentation d’un jeune.
Crédit photo : Ismail Nsangou, 30 Novembre 2024 ; 11 Janvier 2025

Regard profond sur la liberté pendant la colonisation.
Le jeune termine en disant « « la liberté c’est vivre selon les principes qui respectent celle des autres »
Crédit photo : Ismail Nsangou, 11 Janvier 2025
À l’issue de cet atelier, l’imaginaire collectif des participants a fait émerger des réflexions autour de l’égalité des individus et une volonté d’en apprendre davantage sur les biens culturels matériels spoliés.
Cas pratique 2: Exposition Pe[a]nser le Vivant à doual’art
Au début de l’année 2025, l’association doual’art présentait dans son espace l’exposition Pe[a]nser le Vivant de Justin Ebanda, un artiste dont la démarche interroge la mémoire collective et les héritages coloniaux.
L’exposition mettait en lumière les questions liées à la mémoire collective, aux héritages culturels, à l’invisibilisation de l’histoire et les valeurs portées par certaines figures historiques. Les médiateurs de doual’art ont conçu des activités ludiques, notamment un jeu de cartes autour des figures historiques et un atelier créatif durant lequel les jeunes reconstituaient un arbre, métaphore de l’humain qui pense et panse.
Ce dispositif constituait un jeu de croissance invitant les jeunes à réfléchir, questionner la colonisation au Cameroun et guérir symboliquement des blessures du passé en reconstituant la mémoire fragmentée des peuples du Cameroun. L’arbre de croissance invitait donc à revisiter la mémoire historique et panser les blessures de la colonisation, de la guerre des indépendances au Cameroun. Pour la durée de l’exposition, plusieurs enfants, élèves environnant plus de 200 pour plusieurs sessions ont participé à ce jeu.

Les élèves jouant le jeu Arbre de croissance
Crédit photo : doual’art, 26 mars 2025
Le jeu de cartes, appelé La Roue des héros, devenait une voie d’appropriation des valeurs incarnées par les figures historiques.

Elèves jouant le jeu La roue des héros
Crédit photo : doual’art, 26 mars 2025
Les expériences présentées dans les cas précédents montrent que, la médiation ne consiste pas seulement à traduire un discours curatorial, mais à créer des conditions d’interprétation ouvertes. L’espace d’exposition devient un lieu d’expérimentation où le public construit sa propre lecture. Ces dispositifs témoignent d’une médiation orientée vers la participation active plutôt que vers une transmission verticale du savoir, et pourrais suffire à répondre aux enjeux contemporains d’appropriation et d’engagement des publics.
Une médiation empreinte d’engagement et vectrice d’appropriation ?
À travers ces cas pratiques, la participation d’enfants et de jeunes accompagnés révèle une forte dynamique d’engagement collectif. L’engagement des structures envers le public, envers d’autres établissements est un signal fort d’aller à la rencontre de toutes les cibles. Les échanges spontanés, les interprétations personnelles et les réactions émotionnelles montrent que la compréhension de l’œuvre passe autant par le ressenti que par l’explication.
Les formats d’activités de médiation culturelle favorisant l’interaction entre les visiteurs, les publics deviennent particulièrement canal d’appropriation des thématiques des expositions d’art. Les effets de ces activités témoignent l’efficacité qu’est la relecture personnelle oscillant entre imagination, mémoire et observation du réel.
Ainsi, la médiation déplace la posture du public, qui passe du spectateur passif à un acteur de sens, de co-construction, de rencontre, de création et d’appropriation collective. Elle met en lumière plusieurs enjeux : la démocratisation culturelle, l’éducation, la cohésion sociale et la transformation symbolique.
L’Association doual’art et le Goethe-Institut Kamerun, en collaboration avec le Musée National ont initié Il était une fois la naissance du Staat Kamerun 1884-1914 qui fortifie la place de la médiation culturelle dans un projet d’exposition. Il en va de même pour l’exposition Pe[a]nser le Vivant de Justin Ebanda toujours portée par doual’art, dont les activités s’alignent sur la nécessité de démystifier les espaces d’art. les deux cas sont des exemples pertinents parmi tant d’autres.
Lorsque des structures s’engagent entre les murs et hors les murs, en mettant l’accent sur la médiation culturelle, son objectif est de rendre l’art accessible à tous, sans exclusion. Rendre l’art accessible, c’est permettre la transmission des connaissances, faciliter la rencontre entre les publics et faire de ces structures un véritable lieu d’échange. C’est également une transformation symbolique qui replace l’humain au centre du dispositif artistique.
Au terme de cette exploration, il apparaît évident que la médiation culturelle constitue un domaine incontournable dans le contexte de l’art contemporain, particulièrement dans les expositions. Aujourd’hui, elle participe à une transformation profonde de la création artistique, du public et des institutions artistiques et culturelles. Bien qu’elle soit devenue centrale dans l’écosystème de l’art contemporain, la médiation culturelle demeure paradoxalement sous-valorisée, souvent réduite à une fonction secondaire d’accompagnement, alors même qu’elle constitue l’espace où se construit réellement la rencontre entre l’œuvre et les publics.
Références bibliographiques
doual’art, archives, expositions et programmes de médiation urbaine (Douala).
Heinich. N, Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard, 2014.
Manifesta 13. Al Moutawassit : la médiation culturelle comme point de rencontre. Enquête et propositions pour une pratique située de la médiation et du travail culturel. Berlin : Archive Books, 2020.
Mbembe. A, Sortir de la grande nuit, La Découverte, 2010.
Poulot. D, Musée et muséologie, Paris, La Découverte, 2005.
Sarr. F et B.Savoy, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain, 2018.




