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Danser l’histoire

L’exposition Danser l’histoire est une initiative de l’Institut français du Cameroun, antenne Douala. Elle est ouverte depuis le 27 mars 2026 à la Galerie MAM et s’achève ce 23 mai 2026. Commissarié par Ange-Frédéric Koffi, en collaboration avec les chercheurs Paul-Henri Assako, Ruth Colette Afane Belinga et Juste Constant Amougui, c’est une exposition qui met en lumière les transformations des héritages culturels et des identités culturelles dans le temps et l’espace, à partir de séries de photographies des années 60 et contemporaines, dans une perspective à la fois historique et comparative. Les artistes invités sont Adama Sylla, Chantal Edie et Zackarie Ngnogue, tous photographes.

Dispositif et parcours de l’exposition

Vue d’accrochage, entrée de l’exposition « Danser l’histoire ». Photographies d’Adama Sylla (1966), texte de l’exposition.

D’entrée, l’exposition accueille le public par un dispositif multimédia avec une vidéo de 10 minutes et des séries de photographies, jouant un rôle d’introduction et de contextualisation du regard du spectateur. Elle se manifeste dans l’espace avec cinq photos d’Adama Sylla, séparées par le texte de l’exposition. En face de ce dernier, la vidéo est projetée sur un écran, un entretien de Marc Monsallier avec Adama Sylla. Tout juste à côté de cette vidéo, une photographie de Chantal Edie et Zackarie Ngnogue contrecollée au mur. Dans ce premier espace, les photographies se résument à celles qui mettent au-devant des personnages habillés dans un style traditionnel et urbain dans l’action de photographier, avec en face un appareil photo, et d’autres qui mettent plus en avant des sujets uniquement vêtus de costumes et vêtements traditionnels. Le plus remarquable est la disposition des œuvres, d’un côté les photos en noir et blanc, et de l’autre une photographie et une vidéo en couleur, instaurant une lecture à la fois diachronique (passé/présent) et esthétique (archive/contemporanéité).

Adama Sylla, Entretien avec Marc Monsallier, Juillet 2023, Saint-Louis Sénégal.

Lorsque nous longeons la salle vers le deuxième espace, l’observation est la même au niveau de la chromatique. Les formats d’images, les résolutions et l’objectif changent, traduisant une évolution des techniques photographiques et du rapport au réel. Ici, nous pouvons clairement voir comment chaque photo est structurée, avec des détails bien précis, ainsi que la vision des cadrages du réel dans des espaces extérieurs, renforçant une impression d’immersion et de précision documentaire. À ce niveau, les vêtements sont presque les mêmes avec un style traditionnel. La posture des personnages en situation d’exécution d’une danse ou d’un geste, et l’ambiance des espaces, tels des cérémonies traditionnelles inscrites dans chaque image, relèvent d’une mise en scène visuelle et culturelle différenciée, sont différentes, sont mouvantes. Ici l’on peut voir clairement des personnages avec des masques, des vêtements en Toghu et Ndop, des corps couverts à base de tissus d’écorce, l’Obom et des cauris.

Vue d’accrochage, deuxième espace de l’exposition « Danser l’histoire ». Photographies d’Adama Sylla (1966), Photographies de Chantal Edie et Zackarie Ngnongoue.

La différence notable apparaît lorsque nous progressons dans l’exposition. Le style de vêtement évolue radicalement, avec des habillements qui changent l’ambiance des espaces dans chaque image. Certaines images nous renvoient à des contextes différents, avec une culture de l’habillement à la fois sahélienne et urbaine qui n’est pas la même que celle du début de l’exposition, traduisant des phénomènes de circulation et d’hybridation culturelle. Les espaces immortalisés sont différents, parfois intérieurs, parfois en plein air.

Vue d’accrochage, troisième espace de l’exposition « Danser l’histoire ». Photographies d’Adama Sylla (1966).

À la fin du parcours, les images révèlent un autre dynamisme. Celui-ci s’ancre nettement dans le mélange entre styles vestimentaires différents dans les mêmes espaces ouverts ou extérieurs. Nous pouvons voir des styles vestimentaires différents de ceux observés précédemment, avec des boubous, des pagnes noués, et des images où l’objectif est davantage focalisé sur le corps et la mode de la deuxième moitié du XXe siècle, avec un style urbain propre aux grandes villes, marquant une évolution des représentations sociales et esthétiques.

Dans l’ensemble, toutes les photographies présentent des personnages, des costumes et des espaces culturels dans une dynamique changeante, marquée vers la fin par un croisement entre style vestimentaire traditionnel et style urbain, révélant des processus de transformation et de recomposition culturelle.

Vue d’accrochage, quatrième espace de l’exposition « Danser l’histoire ». Photographies d’Adama Sylla (1966).

Les photographies qui racontent l’histoire
Lorsque l’exposition nous accueille avec une photographie mettant en scène des personnages dans l’action de photographier, orientée dans le sens du parcours de l’exposition, cela nous interpelle déjà sur le médium utilisé pour raconter l’histoire présentée, soulignant une mise en abyme du regard photographique. Le dialogue frontal entre la vidéo d’entretien de Marc Monsallier avec Adama Sylla, la photographie en couleur de Chantal Edie et Zackarie Ngnogue et le texte de l’exposition n’est pas anodin. La vidéo en couleur nous présente l’auteur des images de la participation de l’Ensemble national du Cameroun au Festival mondial des arts nègres 1966. Le texte met aussi en lumière le travail d’Adama Sylla durant ce festival, ainsi que celui de Chantal Edie et Zackarie Ngnogue autour de leur film intitulé Ndab Chum (raconter nos histoires). C’est un dialogue à la fois d’hier et aujourd’hui au niveau des couleurs, et les artistes invités auteurs des photographies, articulant archive et création contemporaine.

C’est dans le cadre du festival des arts nègres Dakar 1966 que Sylla va immortaliser la présence camerounaise. Constituée d’une vingtaine de photographies, cette série montre comment il capturait les scènes, dans une logique documentaire propre à la photographie postcoloniale. Certaines images présentent des personnages portant des masques, d’autres des vêtements aux motifs rappelant le Ndop et le Toghu, tous sacrés dans les Grassfields du Cameroun. D’autres photographies présentent des habillements faits à base de fibres de bois rappelant l’Obom, tissu de l’aire culturelle Centre Sud, Est.

À la fin, les photographies mettent en exergue des boubous ou gandouras rappelant l’aire culturelle soudano-sahélienne, tandis que les personnages en pagnes noués rappellent l’aire culturelle de la côte camerounaise. Ainsi, les quatre aires culturelles ont représenté le Cameroun à Dakar, sans oublier les caractéristiques de la mode urbaine de la deuxième moitié du XXe siècle, probablement issues de villes comme Douala et Yaoundé.

Nous pouvons ainsi poser un regard progressif sur la manière dont les cultures se transforment et mutent, parfois de manière naturelle ou sous l’effet d’influences occidentales, comme le suggèrent les photographies des scènes de Saint-Louis à Dakar, inscrivant ces images dans des circulations transnationales. Ces séries de photographies marquent dans le temps l’histoire de l’art et de la culture camerounaise à Dakar en 1966, notamment celles en noir et blanc, en tant qu’archives visuelles.

Les productions en couleur de Chantal Edie et Zackarie Ngnogue marquent le temps présent. Ces captures, avec pratiquement les mêmes biens culturels capturés, constituent une forme de transmission et de réactivation de l’héritage. Les précisions de l’objectif, du cadrage et du rendu illustrent les mutations de la photographie dans le temps, notamment en termes de qualité d’image et de rapport au sujet. Leurs images mettent en scène des personnages en mouvement, renvoyant à des cérémonies traditionnelles qui racontent la culture, la tradition et l’art contemporain.

Les identités en mouvement ?
L’idée des identités culturelles en mouvement repose sur une remise en question des conceptions fixes de la culture. Elle suppose un processus dynamique, d’espace en espace et d’année en année, impliquant des phénomènes de circulation, d’hybridation et de reconfiguration. Sur ce point, la culture ne saurait être stable, car les espaces et les époques sont différents et changent en fonction des contextes. Comme l’atteste Achille Mbembe, dans son livre De la postcolonie, les identités ne sont jamais données une fois pour toutes. Elles se fabriquent, se transforment et circulent dans des contextes historiques précis, en lien avec des héritages coloniaux et des dynamiques contemporaines. Adama Sylla, à travers ses photographies, le démontre aussi depuis 1966, tout comme Chantal Edie et Zackarie Ngnogue avec leur production contemporaine.

Dans cette exposition, les photographies de Sylla illustrent le dynamisme des cultures dans différents espaces. Il a immortalisé les quatre aires culturelles dès 1966, représentant l’ensemble national du Cameroun. Il marque le temps avec des images en noir et blanc et des formats respectant les cadrages des années 60. Ses photographies laissent voir des codes sociaux, des postures et des signes de transformation culturelle (habillement, accessoires, attitudes), ainsi que des paysages orientant le regard vers Saint-Louis à Dakar, et en filigrane les grandes villes comme Douala et Yaoundé.

Contrairement à cette tradition du noir et blanc illustrant la période postcoloniale, Chantal Edie et Zackarie Ngnogue présentent des photographies en couleur, leur permettant de valoriser avec plus de précision les textures, les motifs textiles et les contrastes chromatiques. Cela renforce la dimension expressive et identitaire des images. Nous pouvons voir les détails des masques, des parures, ainsi que des éléments architecturaux comme les toitures pyramidales propres à l’Ouest Cameroun, ou encore des paysages rappelant les montagnes des Grassfields.

Les artistes de l’exposition Danser l’histoire présentent ainsi des photographies qui mettent en dialogue le passé et le présent, et questionnent les cultures en transformation. Ces images proposent une trajectoire historique permettant de penser les identités culturelles dans le temps et l’espace, particulièrement entre le Cameroun et le Sénégal.

Cependant, des questions demeurent. En mettant l’accent sur les quatre grandes aires culturelles, l’exposition ne participe-t-elle pas à une forme de réduction du paysage culturel camerounais, au risque d’une simplification ou d’une essentialisation ? Le Cameroun peut-il être pleinement appréhendé à travers cette grille de lecture ? Ces interrogations ouvrent une possibilité essentielle, penser les identités non seulement comme mouvantes, mais aussi comme irréductibles à des catégories stabilisées

 

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