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Penser autrement depuis soi

Ce récit est une invitation à voyager dans les profondeurs de notre histoire, à questionner l’essence même de l’indépendance. Il est un chemin de lecture situé, des images pensées autour des faits historiques et coloniaux. Il s’agit d’un parcours de lecture où émerge en goutte d’eau la compréhension de la pensée décoloniale des arts, des espaces urbains, des systèmes économiques, culturels, géographiques, politiques et des pouvoirs.

Défaire les cartes héritées

partage de l’Afrique : Conférence de Berlin 1884-1885

À Berlin,
l’Afrique fut découpée à distance et,
partagée par des mains étrangères,
sans regard pour les vies qui l’habitaient.

Puis vint la ruée,
l’ouverture d’une boîte de Pandore.
Une Afrique vivante fut traversée,
d’identités mouvantes,
de communautés en équilibre.
Elle était délimitées par les rivières,
les collines et les montagnes,
frontières naturelles du vivre-ensemble.

L’acte colonial transforma ces paysages.
Aux courbes de la terre
se substituèrent des lignes droites,
artificielles et violentes.
Une lame fendit les peuples,
sépara les familles, les cultures et les traditions
au nom d’une annexion tranchante.

Le Cameroun, fils d’une Afrique reconfigurée,
en porte la trace.
Son existence fut pensée de l’extérieur et
imposée par une structure étrangère.
Après Berlin, son destin fut décidé.
Ainsi des conventions furent signées,
des frontières tracées et les communautés enfermées
dans une quadripartition rigide ;
Nord, Sud, Est, Ouest.

Le contrôle s’intensifia et
l’administration coloniale s’installa.
Économie, politique et culture,
tout fut organisé, surveillé et maîtrisé.
La cartographie devint un outil de pouvoir,
une pédagogie de la domination,
montrant l’étendue de la force aux peuples.

Cartographie du Roi Njoya par Alexandra Loumpet-Galitzine. Reproduction de plans de Njoya (tiré de Struck B, « Konig Ndschoya von Bamum als topograph » Globus 94, 1908), cliché n.d, © Défap-service protestant de mission.

Ainsi naquit un Cameroun redessiné,
partagé selon les intérêts des puissances,
puis doté d’une carte triangulaire,
héritage d’une autonomie confisquée.

Aujourd’hui encore, ce système persiste,
se réplique en aires géographiques et culturelles,
sous une configuration héritée et continuellement reconduite.

Pour une communauté vivante et unie,
la véritable autonomie, la véritable indépendance
ne peuvent advenir qu’en brisant les frontières imposées,
en renouant les liens sociaux et culturels anciens,
en repensant l’État à partir des modèles traditionnels,
en osant une « utopie active »   [1]

.Repenser le système économique

 

Œuvre d’art: Face of Protocol, Jean David Nkot, série 2024

Comme tant d’autres territoires d’Afrique,
le Cameroun fut d’abord un champ d’extraction.
Son nom lui-même porte la trace
d’une intention commerciale :
une rivière de crevettes,
devenue l’étiquette d’un ensemble de communautés.

Les transformations économiques s’imposent
sur toute l’étendue du territoire.
L’extraction devient intensive,
les ressources naturelles arrachées,
les terres étendues exploitées sans mesure.

Le Cameroun se transforme en champ de mines,
en vaste plantation de monocultures.
Les minerais sont extraits,
le cacao, le café cultivés
pour nourrir des marchés lointains.

Cet extractivisme sans limite épuise les ressources,
exproprie les terres, détruit la biodiversité et
fragilise les écosystèmes.

Aujourd’hui encore,
cette manière coloniale d’habiter la terre,
« l’habiter colonial » [2] se prolonge et se reproduit,
au Cameroun comme ailleurs en Afrique.

Culture intercalaire : pratique traditionnelle et durable, Cameroun

Penser une écologie depuis le Cameroun
ouvre une voie.
Une voie vers l’indépendance écologique.

Cela suppose de reconsidérer
les pratiques locales de protection de la nature :
les forêts sacrées, les espaces hautement culturels,
les champs pluriels, les cultures intercalaires, et
formes anciennes d’équilibre vivant.

Ces savoirs participent, sans doute,
au maintien de la biodiversité,
à la régénération des sols,
à la continuité du vivant.

Rompre aussi avec la dépendance monétaire,
c’est réduire l’exploitation intensive des terres,
freiner l’abus des sols,
reprendre le contrôle de l’usage de la terre,
et réhabiter le territoire autrement.

Habiter autrement les territoires urbains

Monument du Général Leclerc, Bonanjo-Douala

En 1960,

lorsque le Cameroun accède à l’indépendance,
les populations célèbrent,
se croyant libérées du joug colonial.

Pourtant, la métropole n’a fait que rompre
le lien administratif direct avec sa colonie.
Elle laisse derrière elle un héritage humain,
idéologique et matériel,
empreint de la pensée coloniale
pour façonner la société à venir.

Une société qui,
à travers les noms des rues,
fait encore résonner l’ancienne métropole.

Une société qui,
à travers des architectures imposées,
des formes importées,
des modèles adaptés de force,
inscrit la domination dans la pierre.

Une société qui,
à travers les monuments,
érige la mémoire coloniale
au cœur de l’espace public.

Une société qui,
à travers les œuvres d’art public,
reproduit des récits extérieurs
au détriment des visions locales.

Une société qui,
à travers la structure même de la ville,
fait exister l’ancienne métropole
dans le quotidien urbain.

Œuvre d’art: Gignette Daleu, Texture, 2022, dans (IN)dependance Garden, doual’art 2025.

Décoloniser les espaces urbains,
ce n’est pas effacer l’histoire,
c’est déconstruire une organisation de l’espace
héritée de la colonisation.

C’est repenser la toponymie des rues,
nommée depuis les langues,
les mémoires et les luttes locales.

C’est imaginer une architecture locale,
une architecture de l’entre[3],
une architecture écologique,
en dialogue avec les climats,
les usages et les cultures.

Colonne Pascale, Pascal Martyne Tayou, Œuvre d’art public, SUD 2010, New Bell-Douala

C’est concevoir des œuvres d’art public
qui portent des récits pluriels,
qui reflètent la diversité des visions locales,
et réancrent la ville
dans ses propres imaginaires.

Ces textes interrogent l’héritage colonial au Cameroun à travers la cartographie, l’économie et l’espace urbain. Ils montrent comment la conférence de Berlin a imposé des frontières artificielles, fragmentant les communautés et facilitant le contrôle colonial. Ils analysent ensuite le système économique extractiviste, fondé sur l’exploitation des ressources naturelles, des terres et de la biodiversité, dont les logiques perdurent après l’indépendance. Enfin, ils soulignent que l’indépendance de 1960 n’a pas effacé la présence coloniale dans les villes, visibles dans les noms de rues, l’architecture, les monuments et l’art public. L’ensemble appelle à une décolonisation active : repenser les frontières, l’économie et l’espace urbain à partir des savoirs, des pratiques et des imaginaires locaux, afin de construire une autonomie réelle, écologique et culturelle.

Par Ismail Nsangou

[1] Concept essayiste de Felwing Sarr dans AFROTOPIA qui vise à identifier et à nourrir les vastes espace du possible. Permettre à l’Afrique de construire sa propre voie en se détachant de l’héritage colonial.

[2] Concept essayiste de Malcom Ferdinand dans UNE ECOLOGIE DECOLONIALE

[3] Concept portée aux espaces intermédiaires, aux relations, aux passages et aux liens plutôt qu’aux objets bâtis eux-mêmes. Réflexion de Mathias Rollot dans DECOLONISER L’ARCHITECTURE, préfacée par François Vergès et postfacée par Emeline Curien.

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